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Soldats français creusant et dégageant le terrain gagné aux allemands, Chemin des Dames (1917)
Chemin des Dames, on organise le terrain conquis (1917)
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Mémoire
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Hommage à Haïm Kern

L’artiste Haïm Kern nous a quittés le 5 mars 2024. Sa disparition plonge le Chemin des Dames dans une grande tristesse tant sa personnalité lumineuse et inspirante avait marqué de son emprunte la mémoire des lieux. Nous lui rendons hommage au travers de son parcours de vie ponctué par ses écrits. 

En mémoire d’un artiste de la mémoire

Né en 1930 à Leipzig en Allemagne, la famille de Haïm Kern se réfugie en France en 1933 pour échapper aux persécutions antisémites des Nazis arrivés au pouvoir. Etablit avec sa famille d’abord en Moselle près de Metz puis dans le Valenciennois, celle-ci doit fuir l’avancée des troupes allemandes en 1940. Réfugiée à Villevêque dans le Maine-et-Loire avant d’être contrainte de fuir une nouvelle fois les rafles de l’été 1942 qui n’épargnent pas une partie de sa famille. Avec sa mère, et ses sœurs ils sont internés au camp de Septfonds, appelé le camp de Judes dans le Tarn-et-Garonne. Les conditions de vie sont très difficiles, à l'instar de nombreux camps de réfugiés pour étrangers indésirables ou apatrides : problèmes sanitaires et d'hygiène, problèmes de ravitaillement, absence d'eau courante et de chauffage.  Une vie sociale, culturelle et politique naît cependant à l'intérieur du camp. Haïm Kern demeurait l’un des derniers témoins de la vie artistique de ce camp, notamment les artistes juifs du 302e Groupe dit "palestinien" de travailleurs étrangers. En septembre 1942, les juifs du camp sont déportés pour Auschwitz, via Drancy, de la gare de Caussade, où Haïm Kern est confié à une famille qui parvient à cacher l’enfant. 

Caché pendant le reste de la guerre sous un faux nom, à Villeneuve-sur-Lot puis dans plusieurs familles françaises, il apprendra après la guerre l’assassinat de sa mère au camp d’Auschwitz-Birkenau, dont il chérira le souvenir toute sa vie. Symbole de ce destin tragique, il réalise sa toute première sculpture avec la glaise ramassée après le passage des chenilles d’un char allemand en retraite en 1944.

Après avoir séjourné en Israël de 1948 à 1953, il choisit de revenir en France et s’installe à Paris. Il fréquente alors plusieurs centres de formation parisiens à partir de 1954 dont l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris et l’Académie de la Chaumière, Haïm Kern travaille dans l’atelier de Georges Visat (1910-2001), imprimeur et éditeur d’artistes célèbres, tels que Max Ernst (1891-1975), Hans Bellmer (1902-1975) et Roberto Matta (1911-2002). En 1971, il obtient une bourse de l’Etat genevois, qui lui permet de travailler au Centre genevois de gravure contemporaine que dirige alors Daniel Divorne. L’artiste réalise dés lors des collages, peintures et estampes, qui sont présentés dans de nombreuses expositions, en France et à l’étranger.  Il sera également en résidence dans un atelier de verrier alsacien lui permettant d’expérimenter l’art du verre.Haïm Kern avec la première fonte de la nouvelle œuvre, 2016

L’année 1978, date à laquelle Georges Visat ferme son atelier et quitte Paris, marque le début d’une période où la sculpture devient le moyen d’expression privilégié de Haïm Kern. Cette production abondante, de terre et surtout de bronze, d’une grande créativité, évoluera à la fin des années 1990 vers la réalisation de silhouettes, qui prendront une place privilégiée dans les installations de l’artiste liées au souvenir de la Shoah.

Artiste touche-à-tout et accompli, Haïm Kern trouvera dans la sculpture un moyen d’expression qui le fera entrer parmi les plus brillants sculpteurs de sa génération. Plusieurs œuvres sont conservées dans les collections publiques françaises, telles que celles du musée d’art moderne de la Ville de Paris, le département des estampes de la Bibliothèque nationale de France et le Fonds national d’art contemporain. La statue de François Mauriac (1885-1970), place Alphonse Deville, à Paris, demeure l’une de ses sculptures majeures. Elle est une commande publique de l’Etat pour le vingtième anniversaire de la mort de l’écrivain. Par ailleurs, de nombreuses collections à travers le monde conservent les sculptures de Haïm Kern, offertes sous la présidence de François Mitterrand (1981-1995) dans le cadre des échanges diplomatiques de la France, dont l’œuvre Liberté, Egalité, Fraternité offerte à Nelson Mandela. Les têtes d’êtres humains anonymes perdus dans les dédales de l’histoire se retrouvent dans ses œuvres comme Le convoi, ou L’échelle de Jacob ou encore Les chemins de Pitchipoï, œuvre monumentale accrochée en 2002 en gare d’Angers Saint-Laud, d’où sont partis son beau-père et sa tante vers les camps de la mort. 
 

L’auteur de Ils n’ont pas choisi leur sépulture

L’Etat a souhaité, en 1998, préparer le quatre-vingtième anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918, sous le signe des arts et de la culture. Cinq artistes plasticiens ont été sollicités pour créer une œuvre destinée à commémorer cet anniversaire et à attirer l’attention sur les combattants disparus sur les champs de bataille de la Grande Guerre de 1914 à 1918. Haïm Kern a proposé de concevoir et de réaliser une sculpture monumentale sur le plateau de Californie, en surplomb du village de Craonne, sur un terrain propriété de l’Etat et géré par l’Office national des forêts (ONF). Son œuvre, intitulée Ils n’ont pas choisi leur sépulture a été réalisée en bronze sur près de 4 mètres de hauteur, représentant des têtes d’anonymes prises dans un maillage.

Ils n’ont pas choisi leur sépulture est propriété de l’Etat, inscrite à l’inventaire du Fonds national d’art contemporain (FNAC 99089). Le Centre national des arts plastiques (Cnap) a pris en charge la maîtrise d’ouvrage de la conception et de la réalisation de l’œuvre, le Département de l’Aisne a participé au financement de l’œuvre et son installation sur le site du Plateau de Californie. L’œuvre originale a été inaugurée le 5 novembre 1998 en présence du Premier ministre, Lionel Jospin, de la ministre de la Culture et de la Communication, Catherine Trautmann et du secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants, Jean-Pierre Masseret.


En cet endroit précis sont morts plusieurs centaines de milliers d’hommes tant dans le camp français que dans le camp allemand et puisqu’on voulait évoquer la mémoire de ces soldats, de ces citoyens, de ces victimes réciproques, j’ai voulu en quelque sorte, les sortir de terre. Je n’ai pas voulu montrer des figures grimaçantes, des figures remplies de douleur, j’ai voulu montrer des images apaisées. La façon dont les gens qui venaient voir ce monument et qui viennent le voir le perçoivent m’a peut-être encouragé à aller au-delà, c'est-à-dire que j’ai pensé qu’il y avait aussi des mémoires que je me devais de ranimer, d’évoquer et je voulais faire, je voulais faire comme un geste, comme un mouvement d’amour, comme un mouvement tendre envers une mémoire qui m’habite, qui est lointaine, qui est confuse mais que je sens très vivante. 
Haïm Kern, Entretiens, 2013.


Associée au discours de Lionel Jospin, à Craonne, suite à son inauguration le 5 novembre 1998, dans lequel le Premier ministre se prononçait en faveur « d’une réintégration dans la mémoire collective nationale » des soldats « fusillés pour l’exemple », l’œuvre fut une première fois vandalisée puis restaurée en 1999. Cette œuvre devenue iconique de la mémoire du Chemin des Dames fut une nouvelle fois vandalisée et mise à terre en 2006. Restaurée une nouvelle fois, l’œuvre fut volée dans la nuit du 11 au 12 août 2014.

Un acte inqualifiable qui conduisit l’Etat et le Département de l’Aisne a demandé à l’artiste s’il pouvait réaliser une nouvelle œuvre. Afin de garantir sa sécurité, il fut choisi d’installer cette nouvelle œuvre sur la terrasse de la Caverne du Dragon – Musée du Chemin des Dames. Elle est inaugurée le 16 avril 2017 par le Président de la république, François Hollande, en présence de Lionel Jospin, ancien Premier ministre, qui ont également inauguré ce jour-là une « trace » de l’œuvre à son emplacement d’origine sur le plateau de Californie à Craonne, où fut chanté pour l’occasion la célèbre « Chanson de Craonne ». L’œuvre singulière d’Haïm Kern a contribué à la reconnaissance du Chemin des Dames parmi les hauts lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale.

Conte d’automne Axonais

A l’orée d’une grande et belle forêt, gisait une belle et grande sculpture.
De méchantes gens l’avaient mise à bas, lâchement sans laisser aucune trace.
Elle reposait maintenant dans l’herbe verte, parsemée de primevères qui n’avaient pas tardé à fleurir entre les anneaux à partir du 16 avril.
Elle reposait là, en paix, comme ceux dont elle devait rappeler la mémoire. Elle n’avait rien d’agressif, rien de brutal. On ne la remarquait même plus tant elle était intégrée à présent dans la clairière.
Pourtant, par trois fois, sa présence avait été jugée assez insupportable à certains pour la vouloir anéantir.
Depuis lors, tous les sept ans, avec constance, les écoliers de Chamouille viennent la relever. Se donnant la main, ils forment une ronde en chantant la Marseillaise.

Haïm Kern


« Du ciel en lui »

Ses écrits et notamment ses poésies éclairent rétrospectivement son parcours tout en dévoilant les zones d’ombre de l’artiste. L’artiste nous lègue une œuvre poétique et universelle, singulière et puissante. Sculpteur reconnu dans le milieu artistique et littéraire, à l’image de son amitié avec l’écrivain et poète Jean Tardieu, c’est au Chemin des Dames que Haïm Kern a implanté son art de mémoire pour déployer tout son talent.

J’ai aussi agrandi votre Liberté, celle où vous me reprochez de ne pas avoir mis l’accent aigu sur le dernier E. Cette sculpture est maintenant devant la Préfecture de Laon. Un monument sur le Chemin des Dames pour commémorer l’armistice de la Grande Guerre. Trois fois vandalisé, la dernière fois entièrement détruit. Il a fallu faire une réplique autographe et le déplacer. Il domine maintenant le ravin de la Vallée-Foulon, appelé encore au XVIIe siècle la Vallée de la Misère. Une plus grande misère s’y est abattue en 1917 avec l’offensive Nivelle. Maintenant les moineaux friquets viennent s’y percher en gazouillant pour tenir compagnie aux têtes qui y figurent. 
Haïm Kern. Réponse à une lettre de mon ami Jean Tardieu (…).

« Dire que l’on appelait ça le Chemin des Dames ! Était-ce parce que, dans un temps jadis, on y menait les parturientes rétives en carriole pour aider à leur délivrance ? » Dernière mission, Haïm Kern.

Une grande partie des œuvres d’Haïm Kern repose sur cette manière si singulière d’associer l’horreur à des couleurs gaies, des jeux de mots, des plaisanteries légères. Son travail est en grande partie marqué par l’aliénation et la privation de liberté, inspiré par les travaux de Michel Foucault ou encore de la psychanalyse. Les corps démembrés, les têtes anonymes qui scandent sa sculpture révèlent les cicatrices à l’âme de l’artiste en faisant figurer le deuil mais sans jamais le nommer. Attaché à l’enfance, Haïm Kern gardait en mémoire les nombreuses fois où il est venu dialoguer autour de ses œuvres avec les élèves des écoles et collèges du Chemin des Dames, notamment de Chamouille et Corbeny, dont il garda précieusement les dessins qui lui avaient été offerts. 

Haïm Kern

Attaché à l’Aisne depuis l’installation de son œuvre majeure sur le Chemin des Dames, où il revenait régulièrement entretenant de nombreuses amitiés, l’artiste avait choisi de léguer son fonds d’atelier au Département de l’Aisne en 2010. Dans la donation de son fonds d’atelier, la production de Haïm Kern est représentée par 323 sculptures, 214 peintures et dessins, 151 estampes, 127 modèles en cire, 33 verres thermoformés, 12 installations et 10 résines de synthèse, complété par plusieurs acquisitions. Ce fonds a été présenté dans plusieurs expositions, notamment dans celle intitulée « Du plateau de Californie à la Caverne du Dragon » à la Caverne du Dragon en 2012. La sculpture monumentale intitulée Liberté, provenant de la donation de l’artiste, installée dans la cour de la Préfecture de l’Aisne depuis 2017, rappelle l’attachement profond de l’artiste pour les valeurs républicaines et son amour de la liberté.

La dernière exposition de l’artiste « D’hier à deux mains » fut présentée à Laon, à la Maison des Arts et Loisirs, d’octobre à décembre 2023, dans une sorte de rétrospective et de dialogue avec son amie et artiste Maïlys Seydoux-Dumas. Un exemplaire de sa sculpture en bronze Liberté, Egalité, Fraternité sera présentée désormais dans le parcours permanent de la nouvelle Cité muséale qui doit ouvrir ses portes en 2024 à Château-Chinon dans la Nièvre, permettant de faire encore plus rayonner l’œuvre de l’artiste qui avait du ciel en lui.

 Rien n’est moins ire que d’être oublié de son vivant. Après… ma foi… La douleur des hommes n’a pas toujours les mêmes raisons mais toujours les mêmes effets. 
Haïm Kern

Afin

J’aimerais partir par un jour glorieux,
afin de regretter un peu ce joli monde.
J’aimerais partir par un jour pluvieux,
Afin de me dissoudre plus vite et mieux dans ma tombe.
… J’aimerais quand même avoir quelques instants de plus,
Afin de vous aimer pour de longues secondes.

Haïm Kern

 

 

Communiqué du Préfet de l’Aisne, Thomas Campeaux
« Liberté » de Haïm Kern, installée en 2017 dans la cour de l’Hôtel du Département et de la Préfecture de l’AisneThomas Campeaux, préfet de l’Aisne a eu le regret d’apprendre le décès de Monsieur Haïm KERN dans sa 94e année. Né à Leipzig le 4 décembre 1930, il a avec sa famille fui l’Allemagne et le régime nazi dès 1933 pour se réfugier en France. Élève de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris dans l’après-guerre, il s’est illustré tout au long de sa vie comme dessinateur, peintre, graveur et sculpteur. Thomas Campeaux salue la mémoire de l’artiste engagé qu’il fut, très lié au département de l’Aisne et grand artisan du devoir de mémoire, dont l’œuvre la plus connue « Ils n’ont pas choisi leur sépulture » surplombe la terrasse du musée de la Caverne du dragon, relevant de l’enfer des tranchés vers la lumière les soldats tombés durant la Grande Guerre. Imposante sculpture monumentale de bronze à l’histoire mouvementée, elle est le fruit d’une commande du ministère de la Culture et de la Communication pour commémorer le 80e anniversaire de l’Armistice du 11 novembre 1918 et a été inaugurée une première fois en 1998 par le Premier ministre Lionel Jospin sur le plateau de Californie. Dégradée et réparée à deux reprises par l’artiste, puis volée et démantelée par des ferrailleurs, l’œuvre a été intégralement recréée et la seconde édition a fait l’objet d’une inauguration présidentielle par François Hollande le 16 avril 2017 à l’occasion du centenaire de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames. Son œuvre « la Liberté », installée à l’entrée de la préfecture de l’Aisne et de l’hôtel du département nous rappelle quotidiennement, la composante de la devise nationale, pour laquelle tant d’hommes et de femmes perdirent la vie. Le préfet de l’Aisne tient à faire part de son émotion et assure la famille et les proches d’Haïm KERN de toute sa compassion.

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