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Soldats français creusant et dégageant le terrain gagné aux allemands, Chemin des Dames (1917)
Chemin des Dames, on organise le terrain conquis (1917)
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Maurice "BOYAU" JOANNÈS : As et rugbyman

2023 s’annonce comme une année de sport, dont l’un des temps forts sera sans nul doute la coupe du monde de rugby du 8 septembre au 23 octobre qui se déroulera en France, notamment à Lille.
Alors que nous nous préparons à encourager nos équipes favorites, nous nous souvenons de leur prédécesseurs rugbymen passés par le Chemin des Dames, il y a plus d’un siècle, et dont la mémoire habite notre territoire, contribuant à donner sa popularité à un sport venu d’outre-manche.
Parmi eux, si nous levons les yeux au-dessus du Chemin des Dames, nous pouvons encore imaginer le passage de l’avion du Sous-Lieutenant Maurice Boyau, Champion de France de Rugby pour le Stade Bordelais et pilote exceptionnel.

Le 8 mai 1888, naît dans la petite ville de Mustapha, dans le département Français d’Alger, Maurice Boyau, fils d’un entrepreneur landais et d’une femme au foyer aveyronnaise. Il grandit dans cette petite classe moyenne coloniale, où, sans doute guidé par la tradition sportive d’origine de ses parents, il développe dès son enfance un goût prononcé pour le sport en général, aidé par un gabarit peu commun, puisqu’il atteindra la taille relativement exceptionnelle pour l’époque d’1m80. C’est finalement le rugby qu’il choisira et auquel il consacrera sa vie, d’abord en amateur, puis au sein d’équipes professionnelles en métropole. Après quelques années dans l’US Dax, c’est la consécration : Maurice Boyau rejoint, à 21 ans à peine, les rangs du Stade Bordelais.

Nous sommes alors dans l’âge d’or du club. Après des années de domination des équipes parisiennes, le Stade Bordelais est le premier club de province à obtenir le titre de champion de France, avant de dominer la compétition pendant tout le début du XXe siècle. Ils remporteront six titres entre 1899 et 1909.


Du champion de Rugby...

Le 8 mars 1911, Maurice Boyau et ses coéquipiers offriront à Bordeaux son ultime titre de Champion de France, devant 16 000 spectateurs, dont beaucoup ayant fait le déplacement pour encourager leur équipe face au Sporting Club Universitaire de France à Paris. Dans une démonstration magistrale de rugby, sous le regard d’un public qui n’a jamais été aussi nombreux, les Bordelais, qui jouent pourtant face au vent, passent tout de suite à l’offensive, menant 6 à 0 à la fin de la première mi-temps, 14 à 0 à la fin du match. Le rugby est alors un sport qui devient populaire en France, qui est plutôt à l’origine une terre de sport individuel. Les hommes du capitaine Leuvielle, dont Maurice Boyau, sont alors des héros dans le sud-ouest. Ils ne le savent pas encore, mais c’est le dernier titre du Stade Bordelais. À l’heure où nous écrivons ces lignes, en 2022, le club n’a toujours pas gagné de nouveau un championnat de France depuis 1911. Des quinze joueurs de Bordeaux alignés sur la pelouse, cinq mourront pendant la Grande Guerre.

 

....À l'As du ciel

Lorsque la guerre éclate, un peu plus de trois ans plus tard, Maurice Boyau a changé de nom pour devenir Maurice Joannès. Il est surtout devenu un athlète renommé à l’international, non seulement au sein du stade Bordelais, mais désormais en tant que capitaine de l’équipe de France. Âgé de 26 ans au moment de la déclaration de guerre, il est mobilisé dès le 3 août 1914 au sein du 18e escadron du train. Mais bientôt, comme de nombreux camarades sportifs, il est fasciné par l’aviation, loin de la guerre de masse, de la boue des tranchées et du front qui se fige en ce début d’année 1915, à la recherche peut être de l’exploit à la fois individuel et collectif des pilotes, Maurice « Boyau » Joannès » rejoint le 1er groupe d’aviation le 26 novembre 1915. Après près d’un an d’entraînement à l’école d’aviation de Pau, il est enfin pilote au sein de l’escadrille SPA 77 du 2e groupe d’aviation en janvier 1917.
Il y retrouve d’autres athlètes, comme Francis Mouronval, joueur au Stade français ou Henri Decoin, champion de natation et futur grand cinéaste. Cette concentration d'athlètes, médaillés tant sur les pelouses des stades qu’aux commandes de leurs avions fait de la SPA 77 une unité populaire, qui fait régulièrement la une de la presse sportive, qui compare la guerre à un sport pour mieux souligner les exploits de ceux qui la font et en diminuer l’horreur. Cette horreur n’épargne pas Maurice Joannès. Il perd l’un de ses camarades et ami le 16 mars 1917, abattu par un chasseur allemand, lui-même immédiatement pris pour cible par Maurice Boyau, lui offrant sa première victoire.

 

Face aux All Blacks

Nous sommes alors dans les derniers jours avant l’offensive du Chemin des Dames. Afin de remonter le moral de la troupe et pour des raisons de propagande, le Hautcommandement français décide d’organiser un match de « football » (entendre ici rugby, distinct du « football association », notre football actuel) entre une équipe militaire de France, composée des meilleurs joueurs français, et une équipe militaire néo-zélandaise, déjà parmi les très grandes nations du rugby. Le 8 avril 1917, quinze soldats rugbymen français se réunissent à Vincennes.
Beaucoup d’entre eux quittent alors leurs unités se préparant à l’offensive dans l’Aisne. Si les Néo-zélandais du capitaine Murray se battent souvent ensemble et jouent régulièrement au rugby pendant les périodes de repos, ce n’est pas le cas de cette équipe de France composée pour la circonstance. Devant la foule, nombreuse, Maurice Boyau, toujours capitaine de l’équipe de France, et ses camarades, enlèvent leur uniforme pour revêtir le coq du XV de France. En levant les yeux, ils peuvent voir un stade complet en ébullition et, dans la tribune, un grand nombre d’officiels s’installe. Le ballon est lancé, la partie commence.

Dès le début, les deux équipes font preuve d'un égal mordant. Ce sont bien là des soldats qui se battent. C'est à qui prendra l'offensive. Mais le « quinze » néo-zélandais fait preuve d'une incontestable supériorité, quant à la cohésion des joueurs et paraît mieux entraîné.
Rapides, les avants néo-zélandais ont saisi le ballon et filent à toute vitesse vers le but des Français et, au bout de cinq minutes, marquent un essai.
[…] Béchade, qui fut notre meilleur homme sur le terrain, sauve plusieurs fois son camp mais ne peut empêcher la
suite d'une mêlée, la ligne de trois-quarts adverses de marquer un essai qui est transformé. Nouvelle-Zélande, 8 ;
France, 0. […] Pourtant., nos joueurs se défendent courageusement. […]La fin est sifflée sur le résultat de 40 points à 0. […]
Dans l'équipe vainqueur, tous les joueurs se sont montrés à la hauteur de leur grande réputation. Dans l'équipe française, le manque d'entraînement s'est fait sentir. Béchade fut le meilleur homme sur le terrain et sans lui, la défaite aurait été plus écrasante. Boyau fourni aussi urne belle partie ; tous nos joueurs ont montré beaucoup de courage et auraient mérité de sauver l'honneur. 

Journal l'Auto 1917

Henri Decoin, nageur et ami de Maurice Boyau, lui demandera ses impressions sur le match : « Pour ma part j’ai été très fier de commander cette équipe où j’avais sous mes ordres des joueurs de football mais [aussi] des soldats de (…) valeur ». Roger Béchade, désigné homme du match par l’Auto, sera tué sur le Chemin des Dames, près de la ferme de la Royère, le 5 mai 1917. Il avait 32 ans.

Maurice boyau

Boyau lui-même, s’il ne combat pas sur les flancs du Chemin des Dames, n’est jamais non plus à l’abri du danger. Le 5 juin 1917, alors qu’il est chargé de photographier avec des camarades les lignes adverses, il croise la route d’un Drachen, " ballon d’obserMonument Maurice Boyauvation allemand ", qu’il prend aussitôt pour cible. Celui-ci, afin de mieux se protéger, descend rapidement près du sol, afin d’être couvert par les défenses anti-aériennes allemandes. Le pilote-rugbyman pique alors brutalement, passant en quelques instants de 3 000 m à 400 m d’altitude. Une fois le ballon abattu, et alors que le sous-lieutenant Boyau s’apprête à opérer un demi-tour, son moteur cale suite à la dépressurisation trop violente qu’il vient de lui faire subir. Maurice Boyau est alors obligé d’atterrir dans les lignes allemandes, toujours sous les tirs des mitrailleuses. L’avion atterrit, les soldats allemands s’approchent pour le capturer… au moment où son hélice redémarre. Maurice Boyau réussit à redécoller par miracle, mais il s’en est fallu de peu ! Cette chance finira malheureusement par abandonner le pilote. Après plus de 35 victoires dans le ciel, faisant de lui l’un des grands as de l’aviation française, il disparaît dans un combat aérien au-dessus de la Lorraine, le 16 septembre 1918. Il venait d’avoir 30 ans. Il devait disputer un match quelques jours plus tard, en tant que capitaine du Racing Club de France, équipe parisienne qu’il a rejoint en 1916. En hommage, ses camarades refusent de le remplacer sur le terrain, donnant lieu a ce qui restera dans les mémoires comme « le match des 14 ». Si la mémoire nationale n’a pas oublié le héros de guerre, le rugby aussi se souvient de Maurice Joannès « Boyau ». Le stade de Dax, dans lequel il avait débuté sa carrière, porte toujours son nom.

"Le Match des 14", La Vie au Grand Air N°859, décembre 1918 © BNF


Thibaut Bourguignon

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